

Paul Jenkins
Magnet Advisory Board Member
Former Senior Deputy Governor, Bank of Canada
Vous trouverez ci-dessous les réflexions approfondies de Paul Jenkins sur sa récente tribune publiée dans le Globe and Mail, intitulée « Les dirigeants canadiens sont-ils à la hauteur dans ce monde marqué par une incertitude radicale? » Contrairement aux styles de leadership conflictuels et centralisés de Donald Trump et de Xi Jinping, Jenkins explique comment les dirigeants canadiens peuvent plutôt adopter des principes qui renforcent la confiance des Canadiens et préservent nos intérêts en tant que démocratie ouverte et libérale.
L’incertitude radicale désigne une situation dans laquelle on ne dispose pas de toutes les informations nécessaires pour estimer la probabilité qu’un événement se produise. En revanche, la notion de risque s’applique aux situations dont l’issue est inconnue, mais dans lesquelles il est possible, avec un certain degré de confiance, d’évaluer les probabilités ou les chances qu’un événement se produise.
De nos jours, l’incertitude permanente semble être devenue la norme à l’échelle mondiale, avec un ordre mondial en pleine mutation, l’accélération des changements technologiques, les pandémies, l’imprévisibilité de la guerre… et bien plus encore.
En d’autres termes, nous vivons une époque d’incertitude radicale, caractérisée par la rapidité, l’ampleur et la simultanéité des changements.
Quel type de leadership cela exige-t-il? Pour répondre à cette question, il faut définir le monde d’aujourd’hui et les principes sur lesquels nous pourrons ensuite nous appuyer pour évaluer les qualités de leadership dont nous avons besoin.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le système des institutions de Bretton Woods a été mis en place pour gérer et réguler l’économie mondiale, principalement dans une perspective occidentale, puisqu’à l’époque, les pays occidentaux représentaient environ 60 % de l’économie mondiale.
Tout au long de l’après-guerre, les tensions entre la souveraineté des États et la nécessité d’une gouvernance mondiale collective ont de plus en plus remis en cause cet ordre établi après la Seconde Guerre mondiale. Dans les faits, un nouvel ordre mondial a commencé à se dessiner, porté en grande partie par l’essor de la Chine.
Néanmoins, de 1948 à 2000, l’économie mondiale a connu une croissance annuelle sans précédent de près de 4 %, accompagnée de progrès majeurs en matière de bien-être économique général, tant dans les pays développés que dans les pays en développement. En 2000, un renversement marqué s’était opéré : la part des pays en développement dans l’économie mondiale avait fortement augmenté, pour atteindre près de 60 %. Dans ce contexte, ces pays ont commencé à exprimer de plus en plus ouvertement leurs points de vue sur l’ordre mondial hégémonique dominé par les États-Unis et sur sa gouvernance.
Au cours de ces années, deux autres tendances ont également commencé à se dessiner en toile de fond et sont toujours présentes aujourd’hui : l’accroissement des inégalités de revenus et de richesse au sein de nombreux pays, ainsi que d’importants déséquilibres commerciaux persistants entre les pays.
La première de ces tendances s’est accélérée au cours de ce siècle sous l’effet de la révolution technologique – et, plus récemment, bien sûr, de l’IA. Contrairement à la révolution industrielle, la révolution technologique a été à la fois plus rapide et de plus grande portée. À l’instar de la révolution industrielle, il faudra du temps avant que nous puissions tirer pleinement parti des avantages de la révolution de l’IA et, dans le même ordre d’idées, constater une prospérité partagée découlant d’une répartition plus équitable des revenus et de la richesse, que nous devons veiller à rendre possible.
Le second de ces phénomènes – les déséquilibres commerciaux persistants – serait la principale justification des politiques tarifaires de grande ampleur et hautement imprévisibles de l’administration américaine, visant à résorber ses déficits commerciaux chroniques, principalement à l’égard de la Chine. Il est certain que la dépendance excessive de la Chine à l’égard des échanges commerciaux et sa réticence à stimuler la demande intérieure ont largement contribué aux tensions mondiales liées aux déséquilibres commerciaux. Toutefois, les politiques tarifaires américaines ne constituent pas un outil efficace pour réduire leur déficit commercial. Ces politiques ont à la fois accru les coûts inflationnistes pour les consommateurs et les entreprises aux États-Unis, et fragilisé le système commercial mondial établi après la Seconde Guerre mondiale.
Sur le plan géopolitique, les tensions économiques et sécuritaires redéfinissent les alliances, les changements climatiques engendrent des incertitudes tant physiques que financières, et les institutions démocratiques de nombreux pays sont mises à rude épreuve. À cela s’ajoutent les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine.
Cette convergence de forces économiques et politiques définit le monde d’aujourd’hui, marqué par une incertitude radicale : une situation dans laquelle l’avenir ne peut être prédit de manière fiable, car les systèmes sous-jacents eux-mêmes sont en pleine transformation.
Pour beaucoup, un leader efficace possède plusieurs qualités essentielles. Parmi celles-ci figurent notamment la vision, l’intégrité, la capacité à prendre des décisions, le sens des responsabilités, les aptitudes en communication et le courage.
Toutefois, une leçon fondamentale que nous avons tirée de nos expériences au fil des décennies – qu’elles soient politiques, professionnelles ou universitaires – est que le leadership est une question de contexte.
La lutte de Nelson Mandela contre l’apartheid, les réflexions de John Maynard Keynes sur les politiques à mener face aux crises économiques et le décryptage de codes par Alan Turing pendant la Seconde Guerre mondiale sont autant d’exemples illustrant la manière dont des figures de premier plan ont su répondre aux situations auxquelles elles étaient confrontées.
Mais les situations, à elles seules, ne peuvent définir la réussite d’un leader. Ce sont les principes auxquels un leader fait appel pour naviguer dans une situation donnée qui, en définitive, détermineront sa réussite.
Aujourd’hui, les contrastes sont frappants entre les différents modèles de leadership à l’échelle mondiale, principalement en raison de principes divergents. Le G2 – la Chine et les États-Unis – en fournit des exemples frappants.
Le style de leadership du président Trump est très personnel, conflictuel et imprévisible. Si Trump considère peut-être son style comme une manifestation de sa force politique, celui-ci a été une source majeure d’incertitude et, par conséquent, d’instabilité pour les économies mondiale et américaine. Il soutient que le libre-échange a affaibli le secteur de la fabrication aux États-Unis, vidé les communautés industrielles de leur substance et renforcé le pouvoir de ses rivaux stratégiques, en particulier la Chine. Toutefois, ses politiques en matière de droits de douane et de protectionnisme, sa confrontation économique tant avec ses alliés qu’avec ses rivaux, ainsi que ses attaques contre les institutions multilatérales et nationales ne reposent sur aucun ensemble cohérent de principes, et risquent d’éroder la démocratie aux États-Unis.
Le style de leadership du président Xi Jinping privilégie les principes de contrôle centralisé, de planification à long terme et de développement national dirigé par l’État. Vu de l’extérieur, l’approche de Xi est perçue comme une tentative de souligner l’importance de la stabilité, qui ne pourrait être assurée que par un contrôle centralisé. Pourtant, lorsque l’État oriente l’allocation des capitaux, les priorités technologiques, les investissements dans les infrastructures et les secteurs stratégiques, l’initiative individuelle devient subordonnée à l’autorité politique. Sur le plan intérieur, ces contraintes liées à l’autorité centralisée risquent d’éroder le tissu social de la Chine.
Ces deux exemples contrastent avec l’ensemble des principes sur lesquels reposent les démocraties libérales : le gouvernement constitutionnel, la primauté du droit, la protection des droits individuels, la reddition de comptes des institutions, la liberté d’expression et le pluralisme. Cet équilibre est difficile à atteindre, et lorsqu’il fait défaut, notamment lorsque la confiance dans les institutions est perdue, d’autres formes de leadership deviennent très attrayantes. Entre 2000 et 2025, (selon le Varieties of Democracy Institute), la proportion de démocraties libérales (parmi les 195 pays de l’échantillon) est passée d’environ 22 % à 16 %.
L’un des aspects les plus difficiles du leadership dans un monde marqué par une incertitude radicale consiste à maintenir sa légitimité au fil du temps. Qu’il s’agisse du président Trump, du président Xi ou des dirigeants des démocraties libérales, les politiques et les décisions prises dans un contexte d’incertitude produiront inévitablement des résultats différents de ceux escomptés. Des échecs manifestes surviendront également en raison de mauvais choix politiques.
Un monde marqué par une incertitude radicale renforce l’importance de la raison d’être. Les gens se tournent vers un leader – qu’il soit issu du monde politique, des affaires, du milieu universitaire ou d’un autre domaine – pour trouver du sens.
Cela exige un ensemble unique d’instincts dans le monde incertain d’aujourd’hui :
Ce sont les principes d’un dirigeant qui façonnent ces réflexes face à l’incertitude. Toutefois, c’est la boussole morale d’un dirigeant qui lui permet ensuite de rester cohérent dans le respect de ses principes. Le leadership fondé sur des principes moraux peut également susciter la confiance, et la confiance est l’un des atouts les plus précieux de la société. Lorsque les gens ont confiance en leurs dirigeants, ils sont davantage disposés à accepter les conséquences d’une période d’incertitude.
Ce monde marqué par une incertitude radicale et par l’évolution des systèmes économiques et politiques a de profondes répercussions sur le Canada et ses dirigeants.
Le caractère imprévisible de l’avenir et la remise en cause des hypothèses qui, par le passé, servaient d’ancrage à ces systèmes ont engagé le Canada dans une période de plusieurs années, marquée par d’importantes perturbations et transformations économiques et politiques. L’évolution de l’ordre mondial, la révolution de l’intelligence artificielle, les menaces pesant sur la sécurité mondiale, le changement climatique et l’érosion des normes démocratiques mettent en évidence la nécessité d’accepter le changement et d’abandonner les stratégies héritées du passé.
Mais un changement fondé sur des principes. L’élimination des obstacles au commerce interprovincial, l’adoption de nouvelles technologies pour favoriser l’émergence de nouveaux modèles d’affaires et de nouveaux produits, ainsi que de nouveaux modèles de financement des établissements d’enseignement postsecondaire ne sont que quelques exemples des domaines où des changements stratégiques fondés sur des principes sont nécessaires.
La capacité du Canada à mener à bien cette transition dépendra en grande partie des principes communs que ses dirigeants, tous secteurs et toutes régions confondus, mettront de l’avant pour relever ces défis. La clarté d’un objectif commun, l’acceptation de l’incertitude, la résilience et la capacité d’adaptation, ainsi que le réalisme sont les réflexes que les dirigeants canadiens doivent démontrer.
Cela signifie que les dirigeants canadiens, tant à titre individuel que collectif, doivent s’adresser aux Canadiens par le biais d’un récit convaincant et d’une vision claire de qui nous sommes et de ce qui constitue nos intérêts en tant que démocratie ouverte et libérale.